Jeux olympiques, musique et droits d’auteur : le triple axel risqué des patineurs

Imaginez la scène : des années d’entraînement, une chorégraphie peaufinée à la milliseconde, une identité artistique assumée… et, à quelques jours seulement des Jeux olympiques, un couperet juridique qui tombe : vous ne pouvez pas utiliser la musique de votre choix.

C’est ce qui est arrivé au patineur espagnol Tomàs-Llorenç Guarino Sabaté, sauvé in extremis d’un remaniement de son programme olympique grâce à un feu vert tardif et inespéré des ayants droit de la bande originale des Minions.

Derrière cette histoire à première vue légère — surnommée avec humour le « Minionsgate » par l’athlète lui-même — se cache en réalité un casse-tête juridique emblématique des tensions entre sport international, création musicale et droits de propriété intellectuelle.

 

Le « casse-tête » des droits d’auteur dans les compétitions sportives mondiales

 

Dans l’univers scintillant du patinage artistique, la musique façonne l’identité des athlètes et sublime chaque performance. Plus qu’un simple accompagnement, elle structure la chorégraphie, guide la mémoire musculaire, conditionne l’interprétation et participe directement de l’évaluation sportive.

Mais derrière la représentation et la féerie glisse une réalité bien moins légère : celle des droits d’auteur et de la propriété intellectuelle, où chaque note fait l’objet d’âpres négociations. Utiliser une œuvre musicale protégée implique en effet un enchevêtrement de droits distincts et morcelés, et l’obtention de l’ensemble des autorisations nécessaires.

Ce n’est pas chose aisée, puisqu’une même œuvre musicale mobilise à la fois les droits d’auteur sur la composition et les paroles, les droits voisins liés à l’interprétation, à l’enregistrement et à la production, ainsi que des pratiques contractuelles complexes et des modalités d’exploitation territoriales hétérogènes…

Cette fragmentation entre en tension directe avec la réalité du sport international, caractérisée par une diffusion globale et en direct de représentations éphémères (télévision, streaming), des rediffusions numériques massives (replay, Internet), ainsi que l’archivage parfois à long terme des performances, par des diffuseurs aussi nombreux que variés.

En l’absence de plateforme universelle ou de « guichet unique » permettant une clarification rapide et fiable de l’ensemble des accords nécessaires, chaque utilisation, chaque nouveau moyen de diffusion (direct, streaming, replay…) réclame l’obtention d’autorisations spécifiques, auprès d’ayants droit souvent multiples, rendant le parcours des athlètes et des organisateurs ponctué d’obstacles plus ou moins prévisibles.

 

Résultat : une œuvre musicale peut être autorisée dans un cadre national ou lors de compétitions ordinaires, mais se révéler incompatible avec un événement à portée mondiale comme les Jeux olympiques, aux exigences contractuelles et médiatiques particulièrement élevées.

 

Le « Minionsgate » : quand la propriété intellectuelle rattrape les sportifs

 

L’affaire récente autour de la musique des Minions pour le patineur espagnol Tomàs-Llorenç Guarino Sabaté illustre parfaitement cette réalité et ouvre une réflexion sur la complexité grandissante des droits musicaux dans le sport.

À quelques battements de la grande scène olympique de Milan-Cortina, Guarino Sabaté, qui avait bâti son programme court sur l’énergie communicative des Minions, s’est vu opposer un refus d’Illumination, société détentrice des droits sur la bande originale du film.

Et ce, après avoir pourtant suivi le parcours classique de « clearance » (obtention des droits) auprès des instances et s’être déjà produit sur cette musique, exploitée durant toute sa saison et dans le cadre des compétitions européennes.

La décision de refus, survenue à la dernière minute, a jeté le doute sur la participation même de l’athlète à la compétition…

Face à l’émoi général – et à la pression du grand public et des supporters sur les réseaux sociaux – Universal Studios a finalement accordé une autorisation exceptionnelle pour les Jeux. Un rétropédalage in extremis qui a permis à Guarino Sabaté d’endosser le costume jaune de son alter-ego « minion », tout en remerciant publiquement l’élan collectif ayant changé la donne…

 

Mais l’épisode n’a pas pour autant clos la question : d’autres morceaux de sa playlist restaient encore à autoriser. Dans cette tempête juridique, la Fédération espagnole des sports de glace a déployé toute son énergie pour sécuriser les licences des quatre titres du programme.

 

Au-delà du cas d’espèce, cette anecdote témoigne de la précarité des démarches entamées par certains sportifs, de leur extrême dépendance à une bonne gestion des droits utilisés, ainsi que de l’importance stratégique et opérationnelle des fédérations dans ce cadre.

 

L’insécurité juridique des athlètes : autorisés hier, interdits demain ?

 

La mésaventure de Guarino Sabaté n’est pas un cas isolé et illustre un phénomène malheureusement fréquent ces dernières années : des musiques validées en début de saison… puis bloquées au moment clé, à un stade trop avancé de préparation.

Car la notion de droits musicaux est relativement nouvelle en patinage artistique, la discipline ayant opéré virage récent vers la musique populaire. Avant 2014, en effet, la Fédération internationale n’autorisait pas l’utilisation de pièces avec des paroles, ce qui conduisait nombre de compétiteurs à opter pour de la musique classique – souvent déjà entrée dans le domaine public.

Un premier séisme a eu lieu en 2022 quand, peu après les Jeux olympiques de Pékin, une action en contrefaçon a visé le duo américain Knierim/Frazier pour avoir utilisé une reprise du morceau House of the Rising Sun. Avec, à la clé, un règlement transactionnel avoisinant le million d’euros… L’atteinte n’est pas « que » sportive ; elle est aussi financière et réputationnelle.

Plus récemment, les danseurs sur glace canadiens Lauriault et Le Gac ont également dû modifier substantiellement leur chorégraphie pour les Jeux olympiques de 2026, préparée pendant près d’un an, après qu’on leur a refusé en décembre dernier l’accès à deux chansons de Prince, pourtant autorisées durant la saison.

D’autres encore, comme le couple canadien Stellato-Dudek/Deschamps, ont dû abandonner leur projet d’utiliser une reprise d’un titre de Phil Collins et opter pour des musiques moins coûteuses, les frais de licence atteignant des sommets à cinq chiffres.

Ces différents exemples illustrent ainsi l’insécurité juridique dans laquelle s’engouffrent malgré eux certains athlètes, confrontés à de possibles refus tardifs, à des coûts de licence prohibitifs ou à la mise en cause de leur responsabilité. Longtemps, les fédérations et organisateurs servaient faisaient écran ; ce n’est plus toujours le cas.

 

Un défi collectif… pour quelles évolutions ?

 

Pour contourner ces difficultés ou réduire les risques encourus, certains athlètes ou fédérations tentent de sécuriser leurs programmes en recourant à diverses méthodes : nouveaux arrangements, réorchestrations et adaptations musicales par des artistes tiers, remixes discrets, voire compositions originales inédites…

Mais ces alternatives ne sont pas nécessairement accessibles au plus grand nombre – ni même souhaitées par les sportifs – et ne pourront généralement constituer une solution pérenne. D’autant que la question des droits n’est pas limitée au seul patinage artistique : gymnastique, natation artistique, sports urbains… toutes les disciplines chorégraphiées (et impliquant de la musique) sont concernées.

Les besoins sont urgents, car au-delà des compétitions, l’absence de mécanisme de licence adapté pourrait priver certains sports d’archivage et de visibilité au long terme. Conscients de ces enjeux et reconnaissant le caractère structurel du problème, les acteurs institutionnels du sport et de l’olympisme ont engagé des discussions avec l’industrie musicale afin d’envisager des mécanismes de licences plus adaptés à la logique des compétitions internationales modernes.

L’objectif serait de parvenir à une gestion plus centralisée et plus prévisible des droits, ainsi qu’à des mécanismes d’autorisations élargies et à une approche transversale applicable à plusieurs disciplines, susceptibles de sécuriser les athlètes en amont de leur préparation.

À défaut d’une telle évolution, le droit d’auteur conservera pour les sportifs un caractère empirique et incertain, voire limitatif et risqué…

 

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L’épisode des Minions aux Jeux de Milan-Cortina ne relève donc pas de la simple anecdote. Il révèle, de manière très concrète, comment le droit de la propriété intellectuelle s’impose désormais comme un paramètre structurant de la performance sportive, au même titre que la préparation physique ou technique.

Pour les professionnels du droit comme pour les acteurs du sport, il s’agit d’un champ d’attention et d’un enjeu stratégique appelé à prendre une importance croissante dans les années à venir.